top of page
Rechercher

Pourquoi Inside de Bo Burnham est le show audiovisuel de l’année ?

  • 13 déc. 2021
  • 6 min de lecture

Sorti le 30 mai 2021 sur Netflix, Inside est le 4ème spectacle de Bo Burnham. Particularité de celui-ci, il a tourné en pleine pandémie, dans une dépendance appartenant à l’humoriste où il s’est isolé pendant plus d’un an afin d’écrire, de tourner, de monter et d’interpréter un special absolument dément, mélancolique, cynique et parfait. Retour sur le spectacle de l’année.





Qui est Bo Burnham ? C’est la première question que vous êtes supposé vous poser ? Sans vouloir particulièrement réécrire la page Wikipédia de l’humoriste, on peut le résumer en quelques chiffres, mais surtout en une histoire. Bo Burnham, c’est un humoriste né dans une petite ville du Massachusetts (Hamilton) en 1990. Il a éclaté sur une scène trop grande pour lui excessivement jeune (16 ans) grâce à des chansons d’humour diffusées sur YouTube. Mais Bo Burnham ne s’est pas contenté de cette célébrité soudaine, qu’il a toujours vu avec un regard chanceux. “N’écoutez pas des personnes comme moi, qui ont été très chanceuses. Taylor Swift qui vous dit de suivre vos rêves, c’est comme un gagnant à la loterie qui vous dit : « Vends tout pour acheter des jeux à gratter ! Ça marche ! »”. Une particularité intéressante lorsqu’il s’agit d’analyser son œuvre et son art, assez différents de la masse des humoristes dans laquelle on se retrouve parfois noyée.


Bo Burnham a toujours eu un regard cynique, mêlant une forme de dépression et surtout un regard presque extra-lucide sur le monde et sur la façon dont il tourne. Ses textes sont emplis de nihilisme, de désespoir et de toutes sortes de ces sentiments pas forcément appréciables au premier abord. Sauf que son humour réussit systématiquement a supplanté ce fond sinistre. Et c’est peut-être la meilleure façon de définir le style de Bo Burnham. Un fond glauque et profondément triste masqué par la fantaisie de la forme. Malgré tout, avant d’aller plus loin dans la critique d’Inside, une recommandation s’impose. Il est très fortement conseillé (par nos soins et par une grande partie des suiveurs de l’humoriste) de voir Make Happy ou What (ses deux précédents spectacles) avant de s’aventurer dans Inside.


Un one-man-show au sens propre du terme


Qu’est-ce qu’un one-man-show ? Lorsqu’on cherche une définition simple pour définir ce genre de spectacle, on tombe sur ceci. « Le one-man-show ou one-woman-show, qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme respectivement, aussi appelé seul en scène en France ou spectacle solo, est un spectacle de variétés donné par un artiste évoluant seul sur une scène de théâtre. Les spectacles solos sont souvent utilisés par les humoristes et les conteurs ». Ce qu’on en retient est qu’on définit le one-man-show par la seule présence sur scène d’un comédien. Sauf que Inside pousse le concept bien plus loin. Ici, on est pas seulement sur la seule présence de Bo Burnham sur scène. Tout est Bo Burnham. La pièce lui appartient, il est seul, sans public, la lumière est faite par lui, les textes sont écrits par lui, les chansons (on reviendra dessus) sont écrites par lui, les instrumentales sont créées par lui, le montage est fait par lui. L'œuvre est sienne, la patte artistique a rarement été poussée aussi loin. Mais plus que la solitude de l’ouvrage, c’est la forme qui détonne encore une fois.





Le special (sorte d’émission, de spectacle, réalisé uniquement pour une unique diffusion (en l’occurrence Netflix ici) a souvent une façon d’exister prédéfini. Ici, l’humoriste décide de redéfinir ces codes. On est souvent surpris et perdu devant ce qui nous est proposé. Certains voient un spectacle d’humour, d'autres une introspection d’un artiste devant des caméras, d’autres un long-métrage à part entière. Finalement, tous les spectateurs s’accordent sur un point unique. L'œuvre audiovisuelle est un OVNI complet, hors de l’espace et du temps, qui ne répond qu’à ses propres codes et qui n’obéit à aucune lois et façons de faire. On assiste à une libération complète de la pensée d’un artiste immense, et on s’affranchit des règles. Pour cela, Bo Burnham a suivi le schéma classique pour se permettre de briser ces règles. Pour se permettre cela, il faut suivre un schéma assez précis qu’il a parfaitement emprunté. Il faut comprendre les codes, les maîtriser, pour ensuite avoir le droit de les briser. Au fil de ses désormais 15 ans de carrière, Bo Burnham vient désormais de rentrer définitivement de rentrer dans une nouvelle sphère artistique, où se situent les artistes qui redéfinissent leur art, pour le faire évoluer dans un sens encore jamais vu auparavant. Comme Beethoven pour le classique, Nirvana pour le rock, Kanye West pour le rap, Shakespeare ou Walt Whitman pour la littérature et la poésie, Bo Burnham est de ceux qui changent le cours de l’histoire du divertissement et de la façon de regarder et de voir un médium, ici l’humour. C’est peut-être mettre trop de pression sur les épaules de cet homme de seulement 31 ans, mais les faits nous amènent à cette conclusion.




Le traitement de la lumière


Comme exprimé plus tôt, Bo Burnham s’occupe de la lumière de ses spectacles, et celle-ci a une importance plus que visible sur son humour et ses textes. A l’inverse de nombreux spectacles, où la mise en scène essaye dans les meilleurs cas d’accompagner la dynamique des textes ou au pire des cas d’être juste là pour éviter le vide derrière l’humoriste. Dans Inside, la lumière vit presque seule. Elle est indépendante des textes, elle n’est pas là juste pour montrer à quel moment il faut rire, où pour accentuer certains passages. Le travail de cette lumière est (au bas mot) digne des nombreux films qui sortent aujourd’hui au cinéma. Raison valable pour expliquer cette importance, c’est que Bo Burnham est également un réalisateur en plus d’être un humoriste. Aujourd’hui, il n’a sorti qu’un seul film au cinéma, Eighth Grade, sorti en 2018, et il a aussi participé en tant qu’acteur au superbe film Promising Young Woman d’Emerald Fennell. Une vision se rapprochant du cinéma qu’il a su insuffler à ses shows. On assiste à un des seuls conteurs qui a l’envie de faire du beau. Pas simplement de la décoration, mais que ça soit beau, et que l’histoire passe aussi par sa lumière.


Un jour, le réalisateur Terrence Malick (La Ligne Rouge, The Tree of Life, A Hidden Life) a déclaré qu’il n’existait que deux choses dans la vie. Il a la voie de la nature, et la voie de la grâce. Et c’est quelque chose qu’il a su représenter parfaitement dans ces films. Si l’inspiration de Malick est très loin d’être évidente dans le travail de Bo Burnham, les paroles du réalisateur canadien résonnent dans nos têtes devant le show. On atteint parfois ces rares moments de grâce, où le temps s’arrête, est suspendu, et où toute l’audience est suspendue aux lèvres du conteur. La mise en scène de la chanson That’s Funny Feeling imitant un conteur près d’un feu de forêt est la parfaite représentation de ces paroles. L’introspection sur lui-même, des paroles désordonnées, les blagues fusant au son de la guitare acoustique, au milieu de cette pièce transformée en forêt, pour que toute l’audience soit tout simplement incapable de faire une autre chose que d’absorber et de suivre les paroles du conteur. Et cela sans parler de la froideur et de la folie qui s’échappent des chansons Welcome To The Internet et All Eyes On Me, pour ne citer qu’elles. Justement en parlant de chansons…



Chanter pour extérioriser


Le travail de Bo Burnham est innervé par sa conscience du monde qui l’entoure. Loin de l’image originelle du clown associée au comique, il se distingue par sa façon de traiter et d’appréhender un monde s’effondrant tout en essayant de rester léger sur la forme. Et le meilleur moyen de parvenir à ses fins et d’utiliser la musique. Point central du show (tellement central que l’album du spectacle est devenu disponible sur toutes les plateformes de streaming), les chansons sont la manière de s’extraire de la réalité pour l’humoriste. Là où toutes ses interventions parlées sonnent comme une constatation de la dépression qu’il a traversé, de ses angoisses liés au Covid et à la manière dont tourne la planète aujourd’hui, mais d’une manière plutôt triste et lancinante, la musique ajoute une touche de “fun”. Le message est presque “On sait tous que le monde est triste, venez on fait semblant et on profite”. C’est d’ailleurs tout le questionnement de début de show, avec la chanson Comedy.


Une touche plus légère qu’on pourrait penser être moins travaillée, plus dans l’intention et moins dans la réflexion. Mais comme Alexandre Astier l’a déclaré dans la promotion du film Kaamelott “Faire de la comédie, c’est la chose la plus sérieuse au monde”. Pour que quelque chose soit vraiment drôle, il faut se donner les moyens techniques et artistiques pour que tout fonctionne. A l’instar du traitement de la lumière, les paroles, la mise en scène des différents clips (si on peut les appeler comme ça) sont produites avec une attention folle. Quand on pense que le comédien fait absolument tout sur ce special, cela rend le tout démentiel. Tous les effets pratiques, les effets lumineux, le son, le flow, tout sonne vrai, sonne juste, et ne détonne pas avec le reste. En fait c’est ça Bo Burnham. Mettre sur le tapis des sentiments, des sensations, et faire en sorte de ressortir de cette introspection et de ce regard sur le monde un show aussi juste que puissant.


Bo Burnham s'est absenté pendant 5 ans. Il nous a manqué. Il est revenu. Et encore plus fort qu’auparavant. Plus profond, plus drôle, plus cynique, plus juste. Inside est le spectacle, le show, le long-métrage, appelez-le comme vous voulez, de l’année.



Commentaires


bottom of page