Dark Waters, ou la mise en scène au service de l’histoire
- 9 déc. 2021
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Dark Waters, nouveau film de Todd Haynes, raconte l’histoire de Robert Bilott, avocat qui a combattu pendant plus de vingt ans la multinationale DuPont. Entre informations cachées, complot et manigances, retour sur un des films les plus marquants disponible en salle.

Dark Waters est le nouveau film de Todd Haynes, que l’on a déjà pu voir à la barre de long-métrages comme Carol ou plus récemment Le Musée des Merveilles. Dark Waters raconte l’histoire vraie de Robert Bilott, avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques, et associé du cabinet Taft. Sauf qu’à la fin des années 80, il découvre que l’entreprise DuPont, immense compagnie américaine, déverse des déchets dans la nature et plus spécifiquement dans l’eau, déchets qui ont une conséquence directe sur les animaux et les habitants alentours. On va donc suivre pendant plus de 20 ans le combat juridique entre cet avocat esseulé et cette grande compagnie.
La réalisation
Todd Haynes est connu pour être un réalisateur plutôt classique dans sa manière de mettre en scène. Mais qu’est-ce que ce classicisme est agréable quand il est fait avec autant de minutie. Alors certes on peut oublier les plans extrêmement originaux. Certes chaque plan a pu être déjà observé dans un autre film. Mais Todd Haynes réussi à réutiliser ces différentes influences pour en ressortir un film visuellement très abouti et extrêmement plaisant pour les yeux. Le cadrage est absolument excellent en tout point, et varie souvent entre deux extrêmes mais qui cohabitent plutôt subtilement. On a pas l’impression de suivre deux films qui auraient été regroupé en un. Car en plus de l’affaire en elle-même, où la caméra va avoir tendance à être plus mobile, pour montrer l’urgence de l’affaire, la contamination des personnes étant une urgence absolue et que la bataille de cet avocat contre cette multinationale est une véritable course contre-la-montre. On constate même, dans ces moments du film, une accélération qui suit la montée en stress du personnage. L’imminence du danger pour la population, la panique et la colère qui commencent à envahir le personnage, cette colère froide qu’il ne peut pas régler seul, car il dépend de trop d’autres intermédiaires. Mais comme dit précédemment, tout ce passage de l’enquête/procès est contre-balancé par une partie où Robert Bilott est avec sa famille, qui a bien évidemment pâtit de l’obstination de cet homme à sauvé des personnes. Ces séquences sont moins dynamiques mais permettent de montrer à quel point le seul endroit où le personnage pourrait se retrouver, se reposer est sa maison. Mais cet mise en scène contraste avec le fait que même chez lui, l’affaire continue, elle est omniprésente. Pour finir sur la réalisation, un plan se distingue très clairement des autres. Une des scènes du film montre une arrivée monumentale de dossiers dans le bureau de Robert Bilott, mais littéralement des montagnes de fichiers. Et on a là une scène filmée en top shot (la caméra filme l’action comme si elle était fixée au plafond) on l’on voit l’avocat en train d’ouvrir les dossiers, avec plusieurs fondus enchaînés, qui montrent le passage inexorable du temps et la quantité titanesque du travail auquel il s’attelle.

La photographie
La photographie est peut-être l’élément le plus parlant lorsque l’on aborde le film. En effet, dès que l’on voit les actes engendrés par les déjections rejetés par DuPont, on a une photographie qui va être très grise, très oppressante, presque crasse. Et il faut pas être Stephen Hawking pour comprendre que par ce prisme il y a une claire volonté de montrer le côté abjecte des actes de DuPont, et de la brume qu’ils imposent dans l’esprit des personnes. Car c’est un autre point essentiel du film, la dichotomie entre les personnes qui ont subi les conséquences des malversations de DuPont est qui se battent pour les faire tomber, ou au moins les faire payer, et le reste de la population, pour qui DuPont est l’entreprise qui fait vivre la région (Virginie dans le film) et qui donne de l’emploi. Mais la photographie ne s’arrête pas à un simple étalonnage gris dans les moments où on voit les agissements de DuPont. Lors des scènes d’intérieur, on a des aplats d’orange, notamment dans la maison de Bilott, pour que le foyer reste un endroit chaleureux pour lui, qu’il reste cet endroit encore préservé. Mais la quintessence du talent du directeur de la photo est dans une scène dans un parking, avec une couleur bleutée à l’intérieur, symbole de la froideur du lieu, de l’inhospitalité de celui-ci pour le protagoniste. Et c’est d’ailleurs dans ce lieu que se déroule une scène où le protagoniste ressent le pression exercée sur lui par DuPont, du pouvoir et de la volonté de celle-ci de le faire taire.
Les acteurs
On a tu un point depuis le début, mais Dark Waters est un film d’acteurs. En première ligne bien évidemment Mark Ruffalo (Avengers, Spotlight, Zodiac) qui campe ici Robert Bilott. Et Mark Ruffalo commence à avoir une expérience et une certaine expertise dans ce genre de rôle. Car son personnage ressemble légèrement à ceux qu’il a occupé dans Spotlight ou Zodiac, qui étaient respectivement journaliste et enquêteur. Mais contrairement à son habitude, il est ici beaucoup plus dans la retenu. On est loin de l’exubérance qu’il peut avoir quand il incarne Bruce Banner dans Avengers par exemple. Par certains moments, son expression faciale peut montrer presque un sentiment de désespoir, presque comme s’il était dépassé par les événements. Et ce léger sous-jeu (volontaire bien évidemment) permet aux acteurs secondaires d’exploser. Anne Hathaway (Interstellar, Dark Night Rises) notamment, qui joue sa femme, et qui vient complètement voler deux scènes. Elle excelle dans ce rôle de femme forte, qui se bat pour sa famille tandis que son mari est absorber par son travail. Et le rappel qu’elle a vers la fin du film quand au moments que Robert a manqué avec sa famille à cause de cette affaire est absolument parfait, d’une justesse folle. Et le troisième acteur que l’on peut et que l’on doit ressortir est Tim Robbins (Les Evadés) qui joue le patron du cabinet Taft et qui est le choix parfait pour jouer ce patron à la fois juste mais extrêmement dur dans ses propos.

La musique
La musique n’occupe ici qu’une place dans l’accompagnement de l’action. Elle ne prend jamais le dessus sur l’image. Mais elle a prend son envol sur quelques scènes. Notamment la scène du parking citée plus haut. Elle permet à cette scène de prendre un côté beaucoup plus stressant et presque inquiétant. Grâce à la musique et à la mise en scène, on bascule à ce moment-là dans un véritable thriller politique, qui est moins bien exploité dans la suite du long-métrage. Même si on sent la pression mise par DuPont sur Robert Bilott, elle est moins physique, elle est plus sur le fait de lui mettre des bâtons dans les roues. Et puis on ne peut pas faire un point de la musique sans parler de l’utilisation absolument parfaite de Take Me Home, Country Roads par John Denvers. Après faire un film où on parle de Virginie et ne pas utiliser cette chanson aurait été un sacrilège.
Conclusion
Dark Waters, malgré quelques défauts inhérents à son classicisme, sait raconter une histoire qui va d’un point A à un point B sans interruptions, sans temps mort, et qui est vraiment agréable à voir. Le film sait ce qu’il doit faire et le fait admirablement bien. Certainement pas un grand film ni un film mémorable, mais un très bon moment pour une histoire qui se devait d’être raconté.



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