Julie en 12 chapitres, ou créer la surprise
- 8 déc. 2021
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Revenons il y a 3 mois, nous sommes en juin, et au milieu du cagnard cannois un film sort de l’anonymat pour apporter une fraîcheur bienvenue. Julie en 12 chapitres de Joachim Trier est ce film qui crée la surprise pendant que les mastodontes du cinéma se succèdent les uns aux autres. Critique de cette pépite, en 12 chapitres évidemment.

Chapitre 1, la célébration cannoise
Personne ne l’attendait, et pourtant il a plus que répondu présent. Julie en 12 chapitres (ou The worst person of the world dans son titre original) est un film norvégien du réalisateur Joachim Trier, connu pour des long-métrages comme Thelma ou Oslo, 31 août. Le film est présenté à Cannes et beaucoup d' observateurs s’attendent à un événement presque anodin. Entre le Benedetta de Paul Verhoeven, le Annette de Leos Carax ou encore Les Olympiades de Jacques Audiard, il fait acte de présence mais ne connaît pas la même attente chez la presse ou le public. Et pourtant le retour est instantané et unanime, Julie en 12 chapitres est la surprise de ce festival habituellement cloisonné, une bulle de bonheur au milieu d’un environnement parfois anxiogène, une célébration du futile et d’un semblant de normalité. Plus que simplement s’attirer les faveurs de la presse, l’actrice Renate Reinsve repartira avec le prix d’interprétation féminine, devant une Virginie Efira pressentie par tout le monde pour sa performance dans Benedetta. Mais plus qu’évoqué le festival de Cannes, abordons le plus intéressant, le contenu de ce long-métrage qui intrigue et fascine.
Chapitre 2, un conte moderne
Julie en 12 chapitres est, comme son titre l’indique, un film chapitré. On peut alors avoir l’impression de voir de la paresse de la part du réalisateur et des scénaristes. Le chapitrage peut en effet avoir cet effet de faciliter, d’une béquille parce que la mise en scène ou le scénario n’est pas suffisant pour tenir le film. Sauf que là il ne fait aucunement office de cache misère. L’utilisation de ces titres se noyant parfaitement au milieu de l’écran permettent simplement d’apporter une dynamique différente. Ils permettent une découpe nette des séquences, sans pour autant verser dans la suite de scénettes qui auraient peu d’intérêt. Ce chapitrage est la définition du petit détail qui fait des grands tout. Cette démarche littéraire rappelle les contes immémoriaux, premier moyen de raconter des histoires. Cela contraste avec la modernité du récit, de ses thématiques, de sa spontanéité et de son souffle virevoltant. Le rapport entre l’ancien et le neuf, le passé et le présent, les traditions et les avancées. C’est tout cela, le chapitrage de Julie en 12 chapitres.
Chapitre 3, mettre en scène le doute
C’est presque la thématique principale du film, et on aura l’occasion d’y revenir plus tard, mais le doute est omniprésent dans la vie de Julie. Et pour mettre en scène, le réalisateur a su trouver des astuces permettant de magnifier cette émotion, ce sentiment. Par des coupes brusques, par des scènes complètement fantasmagoriques, oniriques même parfois. Par un arrêt brutal du temps, pour remonter dans les pensées de notre protagoniste. Par un regard extérieur, celui des parents, des amis, des proches. Si tout le long-métrage est tourné autour de Julie, cela ne signifie qu’elle est la seule à penser. Son doute est ainsi mis en image par la virtuosité du nombre de points. C’est Akira Kurosawa, le réalisateur des Sept Samouraï qui a basé toute sa filmographie sur la question du point de vue. Et quoi de mieux pour lui rendre hommage, que de se rendre compte constamment, et ce dans n’importe quel film ou même dans la vie, que l’histoire n’est jamais la même selon les yeux par laquelle on la regarde. Le doute dans les yeux de Julie n’est pas celui qui prend place dans les yeux de ses amants, amis ou parents. Tout est différent et tout est pourtant semblable, mais tout est vivant. Car le doute de Julie c’est le doute qui permet d’avancer, de briser le statu quo.

Chapitre 4, un amour nouveau
Julie en 12 chapitres est aussi une redéfinition d’un type de comédie romantique. S’il ne verse jamais complètement dans ce genre ou en tout cas dans les stéréotypes qui peuvent entourer ce genre, c’est parce qu’il a décidé d’être plus intelligent que cela. Par ce biais, il peut se permettre de traiter un amour d’une nouvelle génération. Et comment parler de cet amour ? Il est disparate, fort, charnel, mais jamais une finalité. L’amour n’est jamais quelque chose d’abouti dans Julie, il n’est jamais qu’une étape pour avancer, un moment dans le temps, un instant perdu à tout jamais. Il est passager, intense (sentimentalement ou sexuellement), il embrasse les passions, les rêves les plus fous. Il n’est pas platonique, routinier, sans flammes, sans ambition. Au contraire, il est compliqué, parfois blessant, souvent prenant. Mais une chose est sûre, l’ennui en est banni. L’interdit n’est plus de transgresser les règles de la bienséance, par la tromperie par exemple, mais l’interdit devient de ne pas être en mouvement perpétuel. Il faut que ça bouge, que ça pulse, que ça éclate puis que ça se brise, pour repartir de plus belle. Et si on arrive plus à faire jaillir cela, on arrête, on passe à autre chose, on change, on repart. Le sel de cette génération qu’a su saisir Joachim Trier est qu’elle ne peut plus se permettre de perdre ne serait-ce qu’une seule seconde, sinon elle dépérit.
Chapitre 5, le monde professionnel ou comment changer perpétuellement
A l’instar de l’amour, les études, le monde professionnel ne deviennent plus que des rites de passage. Souvent intriguant, on y plonge pour mieux en ressortir, pour mieux faire autre chose. Dans le film, Julie est soutenue dans tous ses choix par sa famille, car ce qui compte, c’est d’être heureux, de trouver sa voie. Pourtant, ce que Trier nous raconte c’est que cette voie, on ne la trouve parfois jamais. Julie a beau enchaîner les études, que ce soit de médecine, de photographie, d’art, elle ne se sent pleinement à sa place nulle part. Elle ne sied nulle part, elle est simplement de passage. Elle ne s’établit nulle part, car elle n’a finalement pas envie de se sédentariser quelque part. Elle préfère voguer selon ses envies, ne pas se conforter dans une zone agréable mais où les bouleversements seraient inexistants. Pour cela, elle fait des petits boulots pour subvenir à ses besoins, et surtout pour occuper ses journées. Pour elle, le travail n’a pas une vocation de finalité, d’absolu, mais il n’est surtout pas un labeur. Le travail doit être plaisant, ou stimulant. Il ne peut plus être simplement ce gagne-pain, il ne peut plus être simplement âpre et rustre, on ne peut plus y aller avec la mine morose, et l’envie d’attendre la fin de celui-ci pour enfin vivre sa vie. Il doit faire partie intégrante de celle-ci, et il doit être… épanouissant.
Chapitre 6, traiter la maladie dans la dignité
Alors, ce chapitre-là sans spoiler, il va être compliqué. Pour résumer, un des personnages va être touché par une certaine maladie de laquelle il ne pourra pas guérir. Et on s’arrêtera là pour le spoil. Et le traitement qui en est fait est d’une beauté et d’une tristesse sans nom. Plus que de simplement être spectaculaire et montrer des effluves de sang, des opérations gigantesques ou des urgences, ici tout est fait dans la douceur, par les sentiments des personnages. Le personnage n’est pas seulement malade, il est surtout triste. Il ne peut plus vivre sa vie, ses amis et ses proches s’éloignent de lui, et il n’a plus personne à qui se confier. Il y a un très beau passage sur le fait qu’il ne peut plus écouter que des anciennes musiques. La raison ? Il n’a plus de futur, il ne peut se réconforter qu’avec le passé. Le passé est lumineux, le présent est terne et le futur ne peut exister. C’est d’ailleurs pour cela que tant de personnes sont fascinées par le “c’était mieux avant”. Non, Michel, ce n’était pas mieux avant. Simplement, la vie et ton cerveau font que tu ne retiens que les bons moments, et que tu espères pouvoir les revivre un jour. Ton présent n’est pas aussi terne que celui du personnage malade, mais le fait que tu utilises le passé comme solution de réconfort est loin d’être une idée imbécile. Il est plus simple de se conforter dans les images du passé, que l’on connaît, desquelles on connaît nos sentiments, plutôt que de se tourner vers le futur, plus mystérieux et brumeux, et qui est surtout un saut dans le vide. Mais comme le dirait Peter Parker à Miles Morales dans Spider Man : Into The Spider Verse, “c’est juste un saut dans le vide”.

Chapitre 7, parler de l’écologie par des petits rien
Sans prendre le film en otage, en en faisant le sujet principal, Joachim Trier décide tout de même de parler d’écologie. En le plaçant en toile de fond de son histoire, il se permet d’en parler de manière plus libre, moins professorale, mais en rappelant son urgence. Ici, il n’est pas question d’assister à de grandes démonstrations de collapsologie, d’écouter des longues diatribes sur l’urgence de la situation. Ici, il est plus question d’angoisse existentielle, et de cette nouvelle angoisse qui s’ajouter à celles déjà présentes. Comment gérer sa vie sentimentale, professionnelle, quand on sait qu’on a tous une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Il devient évident que cette préoccupation occupe l’esprit de chaque personnage du récit, certes en toile de fond, mais toujours en train d’occuper l’esprit. Cette nouvelle pollution mentale (le terme n’est pas choisi au hasard) vient continuer de remplir un mental qui est déjà surchargé. Julie n’arrive plus à avancer car trop d’éléments viennent s’accumuler dans son cerveau et qu’elle doit parfois prendre du recul pour pouvoir à nouveau voir clair. Pour pouvoir à nouveau avancer dans sa vie, pour pouvoir à nouveau prendre des décisions. C’est pourquoi le choix de mettre le temps en pause à un moment du film prend tout son sens. Entre tout ce qui l’a contraint, ce qui l’oppresse, qui l’angoisse, qui la stresse, elle doit pouvoir tout mettre en pause ne serait-ce qu’un seul moment, respire de nouveau, pour se permettre de se remettre dans le droit chemin, vers l’endroit où elle a envie d’aller.
Chapitre 8, The Worst Person in the World
Reprendre ici le titre original n’est pas une simple coquetterie. Pourquoi Julie serait la pire personne du monde alors qu’elle tend plus à représenter une génération (certes plutôt aisée) qui se pose des questions sur le sens de son existence. Finalement elle n’est jamais la pire personne du monde en soit, mais elle peut le devenir pour les personnes qui l’entourent. En effet, comment vivre avec une personne qui ne sait pas de quoi sera fait son lendemain, qui peut décider de partir à l’aventure sur un coup de tête, et tout quitter du jour au lendemain. Julie représente cette personne qui peut se montrer atroce envers son entourage, envers ceux qui sont à ses côtés, qui l’accompagnent. Être la pire personne du monde, ce n’est jamais aux yeux du monde entier. C’est juste être, dans les yeux d’une personne bien précise, la personne qu’elle a le moins envie de voir. Et dans cette définition, nous sommes ou avons été la pire personne du monde. Tout le monde a déjà été dans la position de prendre des décisions qui font naître du rejet voir de la haine dans le regard de l’autre. Julie n’est donc jamais The Worst Person in the World, elle le devient simplement à quelques rares moments, où elle décide de prendre son envol, sa liberté, quitte à laisser tomber tout le monde, même ses plus proches amis.

Chapitre 9, de la liberté
Ce n’est pas un hasard si on parlait plus tôt de la liberté de tout laisser, de tout lâcher pour un futur que l’on espère meilleur. C’est même le thème de Julie en 12 chapitres. Plus qu’une quête initiatique complexe, plus qu’une plongée dans la psyché d’une trentenaire perdue dans sa vie, plus qu’un conte des histoires d’amour moderne, le film est simplement une ode à la liberté. Son personnage principal est libre, sans carcans, elle est libre de tout choisir. Son travail, ses amants, ses compagnons, rien de tout cela n’est fixé définitivement, ancré dans le marbre. Pour mettre en scène cette liberté retrouvée, Joachim Trier signe un long-métrage avec un souffle impressionnant. Définir la notion de souffle cinématographique est plus que compliqué. Mais ici on le définit par la capacité à laisser rester l’image, qu’on ne se sente pas oppressé par un surplus de dialogues ou par des sensations intenses de stress. Pour donner un exemple inverse, Last Night in Soho d’Edgar Wright sorti récemment, est un film qui nous enferme pendant 1h45 et qui ne nous laisse pas le temps de respirer. Dans Julie en 12 chapitres, le réalisateur nous permet des longues phases mutiques, simplement dans des décors naturels, il nous donne quelques moments de magnifique contemplation. Et surtout il ne force pas le dialogue. Le show don’t tell, règle basique du 7ème art, qui consiste à montrer un maximum plus que d’expliquer par le scénario, est parfaitement respecté. Tout passe par les regards, par le toucher, par une sensation uniquement descriptible par l’image et qu’aucun mot ne pourrait remplacer. Grâce à tous ses artifices invisibles, Joachim Trier nous permet de se sentir aussi libre que son personnage.
Chapitre 10, la puissance de l’ennui
Julie en 12 chapitres est également un long-métrage rendant hommage à tous ses petits moments du quotidien qui semblent… anodins. Mais plus que filmer le quotidien, ce que beaucoup ont fait, pour le meilleur (Les Olympiades de Jacques Audiard) comme pour le pire (les films de Dany Boon), Joachim Trier nous fait parfois nous ennuyer. En effet, en faisant un film sur la vie, on ne peut pas toujours être sur un roller coaster constant. Il faut parfois des moments avec moins de mouvement, moins d’action, moins de chamboulement, et savoir ralentir. Oui on s’ennuie parfois devant Julie en 12 chapitres mais on a jamais envie de sortir du film. Comme lors d’une soirée, on s’ennuie parfois, on s’amuse souvent, on rit, quand ça se passe mal on pleure, puis on quitte tout cela, triste de le quitter mais heureux d’avoir vécu, vraiment. C’est cette sensation qui ressort après le visionnage du long-métrage. Un sentiment étrange de vouloir le revoir, y retourner, même si tout n’a pas toujours été joyeux. On a pas envie de quitter ce monde, ce monde qui nous a fait vivre tant d’émotions, et que même l’ennui a toujours suscité la curiosité, l’envie de continuer, de ne jamais tomber dans la morosité. C’est cela l’ennui de Julie, un ennui vivant.
Chapitre 11, la révélation Renate Reinvse
S’il y a bien une personnalité que l’on a occultée depuis le début de cette critique, c’est bien la performance de Renate Reinvse, qui incarne Julie. Car si Julie est aussi touchante, si elle est aussi prenante, qu’on ne peut pas détourner les yeux de son visage quasiment présent sur tous les plans, c’est bien parce que son incarnation est tout simplement parfaite. Tout est parfait dans le jeu de Renate Reinvse. Que ce soit dans sa gestuelle, dans ses regards, dans sa voix. Mais revenons sur la physicalité de son jeu. En effet, il est souvent compliqué de faire passer toutes les émotions simplement par le corps. Et c’est là où transparaît tout son talent. Les deux scènes marquantes pour montrer cette utilisation du physique sont une scène de danse, vers le début du long-métrage, et puis beaucoup plus tard, une scène d’hallucination complète, où elle est capable de communiquer avec le reste des personnages sans prononcer le moindre mot. Mais surtout Renate Reinvse dans ce long-métrage c’est le symbole même de la liberté recherchée par Joachim Trier. Par son sourire, par ses mimiques, par sa course effrénée vers le futur, par son refus du temps présent. Par son regard toujours tourné vers l’avenir, par sa douceur avec laquelle elle va regarder le personnage malade, par la subtilité d’une émotion qui ne peut durer qu’un instant. Son prix d’interprétation féminine est donc plus que mérité, et on ne peut être que plus qu’impatient de voir les prochains choix qu’elle fera dans sa carrière, et si elle est capable de réitérer ce genre de performance.

Chapitre 12, savoir conclure
Comment conclure ? C’est une question que se posent tous les créateurs, réalisateurs, scénaristes, artistes finalement. Ici Joachim Trier préfère finir le long-métrage (pas de spoil) avec la même douceur, la même sensibilité que le reste du film. A l’image d’une caresse le long du bras, il réussit à nous habituer à la perte future des personnages, avec lesquels il conclut tous les arcs narratifs d’une manière fluide, jamais forcée. Donc même si on a été heureux et triste de suivre l’histoire de Julie, on arrive à sortir de celle-ci sans en demander plus. Et réussir ce tour de force, de conclure en nous laissant avec ce sentiment de légèreté, de repartir vers l’avant.
Passer du petit film de Cannes à la révélation étrangère de l’année, Julie en 12 chapitres a réussi son pari de conquérir un public immense (certes très urbain) mais avec lequel une génération s’identifie. Est-ce que l'œuvre restera comme culte ? Seul le temps peut en être juge. Mais une chose est sûre, elle aura marqué au fer l’année 2021.



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